Friday, July 31, 2015

MANN VOLUME 1 - Jeremy Mann et son art

For the english version, please click here.
//Chose promise, chose due, voici la version française de l'article.



Pour tout amateur et amoureux des arts, il y a certaines opportunités qu'on ne peut laisser passer. Pour rien au monde. Comme assister à la dernière rétrospective de Moebius à la Fondation Cartier par exemple. Idem quand sort un nouveau livre rassemblant l'essence des travaux de Vania Zouravliov ou lorsque James Jean sort un de ses Process Recess. Et peu importe ce que cela coûte, puisque A/ le livre en question va se vendre si vite que ça va vous donner le tournis et que B/ Si jamais la chance revient de voir cet ouvrage à nouveau disponible à la vente, on priera les cieux pour qu'il ne coûte pas au moins dix fois son prix d'origine -mais vous pouvez êtes sûrs que ce sera le cas-.
Surtout, vous regretterez nuit et jour la possibilité d'apprécier ces incroyables œuvres à loisir, et de pouvoir en apprendre quelque chose.

Autant vous dire que lorsque j'ai appris la mise en oeuvre d'un livre reprenant les travaux du peintre Jeremy Mann, il était hors de question de contempler une quelconque hésitation.

Ce que je veux dire, c'est qu'il y a de bons artistes. Certains sont même merveilleusement talentueux. Et puis il y a ceux dont, par leur puissance, l'exquise appréciation de leur travail ne nécessite aucune connaissance artistique. Parce que leur travail vous chamboule en votre for intérieur. Le travail de Jeremy Mann est de cette étoffe. Il a la capacité de vous éblouir. En voyant ses oeuvres, on perçoit le travail, on en remarque les évidents coups de pinceau. Mais le coup de génie est que ce processus ne nuit pas au résultat final, bien au contraire : il vous place à l'exact limite entre le réel et le fantastique. Cette juste frontière entre le plaisir immédiat et la nostalgie intangible. Comme cette idée de percevoir les détails d'un souvenir avec une précision cristalline, sans pour autant réussir à capturer   à nouveau l’événement dans son ensemble. Voila ce que Jeremy Mann fait à votre âme. 
Inutile le préciser, quand quelqu'un vous présente ce type d'expérience, vous devez lui rendre hommage. 


Du haut de ses 384 pages, ce livre stupéfiant se propose de revenir sur les sept premières années de production de l'artiste, survolant quelques 10 ans de carrière, de sa première exposition groupée en 2005 (le "50/50 show" au sein de la 1300 Gallery à Cleveland dans l'Ohio) à sa récente Expo solo en juillet dernier à la Pence Gallery de Los Angeles, galerie dont il est un des artistes résidents. 
Proposant d'innombrables reproductions détaillées aux couleurs vibrantes, ce livre est un fantasme devenu réalité. Ne vivant pas aux US, je n'ai toujours pu que rêver de voir ces peintures de mes yeux, et ce livre nous en offre l'expérience la plus proche.
Après quelques mots d'introduction de John Pence et de Justin 'Coro' Kaufman, le spectacle commence.

En ce qui me concerne, je connais surtout le travail de Jeremy Mann à travers deux types d’œuvres. d'une part, ses 'Cityscapes', et de l'autre ses 'Portraits' (respectivement des portraits de ville et des portraits féminins).


Vivant surtout à Los Angeles et voyageant occasionnellement à travers le monde, Jeremy Man dessine ce qu'il voit tous les jours, et autant dire que sa vision des villes se pose en parfait décor pour tous types d'histoires. Tragédie, Romance, Film Noir, à vous de choisir. Cette première partie est donc parfaite pour débuter l'exploration. Au cours de ces 150 premières pages, Jeremy Mann nous balade au travers d'humeurs citadines humides, parfois claires, aux ambiances principalement nocturnes ou crépusculaires. Elles sont peuplées d'âmes s'agitant au loin, saturées de voitures mais sans anaérobie urbaine. Car les espaces vides que ces peintures dépeignent ou délimitent vous offrent cette précieuse respiration d'après pluie. Ce sentiment de rosée matinale sans une goûte en vue. Cette subtile vague de chaleur avant la tombée de la nuit, là où l'heure magique semble durer des heures (ce qu'elle fera ici). On peut sentir cet espace et y plonger. On s'y baigne. On ressent cette suspension, comme si nous avions tout le temps du monde. Et avec ce point de vue à hauteur humaine, de la rue ou d'une fenêtre, l'artiste nous offre l'expérience de sa vue propre. Et qui ne voudrait pas s'y repaître...








C'est la même chose pour les portraits féminins. Même si personnellement, j'ai du mal avec cette appellation vu ce qui nous est proposé sur les 142 pages suivantes. Le mot  'impressions' ne colle pas non plus. 'Instantané' encore moins, même si une double page fait la part belle à un mur de polaroids, révélant un peu de la magie qui opère entre l'artiste et ses modèles.





Une nouvelle fois, je ne suis pas un critique d'art. Je ne suis pas érudit en la matière -pas de façon classique en tous cas-, et j'en suis encore moins un professionnel. Peut-être que la définition du mot 'portraits' colle parfaitement à ce qui se passe ici. La seule chose que je sais, c'est ce que j'aime et ce que je ressens. Et ici, je sens le point de vue de Jeremy Mann. Bien sûr puisque ces portraits -ce terme qui me semble définitivement trop restrictif -  sont très explicites dans ce qu'ils veulent transmettre. Chacun connait l'expression stipulant que les yeux sont le miroir de l'âme. J'ai d'ailleurs toujours trouvé que c'était le meilleur moyen de savoir qui est la personne en face de vous -et on m'a souvent dit que j'avais justement cette manie de souvent regarder les gens de cette façon-.
Les peintures de Jeremy Mann mettent également l'emphase sur ce principe.




L'âme des modèles peints ici se trouve au même endroit leur regard. Quelle que soit leur direction (vers le sol, en eux-mêmes ou fuyant), on voit et l'on ressent face à nous un être qui se met à nu, timidement mais sans honte. Fier mais empli de doute, généralement à la croisée des chemins entre la route prise et celle dont on rêve ou qu'on a laissé passer. Les teintes, souvent bleues ou blanches et majoritairement monochromatiques, soulignent cet effet d'aperçu furtif au tréfonds de l'âme, cette respiration éphémère qui semble durer éternellement, ce moment auquel l'esprit revient toujours. Bien sûr, le fait que les modèles sont magnifiques aide. Mais elles le sont parce que leur représentation transpire de la toile. Comme une rencontre, échappée de la fin d'un concert de métal dans une maison gothique, ou retranchée à l'issue d'une soirée rock dans une baraque victorienne. La voici, coupée du nombre dans cette pièce recluse, contemplant le présent en besoin d'une pause. Ce moment le plus exquis, juste avant que la magie nous enivre...






Ainsi que je l'ai précisé plus haut, je connaissais majoritairement le travail de Jeremy Mann au travers de ses Cityscapes et de ses portraits féminins, et j'ai donc particulièrement apprécié les deux dernières parties du livre. 
Dans la troisième section, "Still life", on plonge cette fois non pas dans ce que l'artiste nous offre, mais plutôt dans son jardin secret. Bien que la majorité de cette section se compose d'études et de natures mortes -comme le titre l'indique-, quelques unes des oeuvres présentées ici dévoilent une partie de sa psyché et de ses intérêts. Je trouve particulièrement parlant le tableau "Kitten" -qui nous place face a un crâne de chat cloué sur  mur de briques- ou "The rabbit foot series", étude sur un trousseau de clé avec une patte de lapin. Mais je sais m'abstenir d'imposer mon interprétation de la chose, les initiés n'ayant pas besoin de mes maigres lumières.
Je sais en tous cas que cela me parle profondément.






Dernière partie mais non des moindres, 'Compositions' nous propose une approche alternative aux "Cityscapes". Résolument monochromes, ces oeuvres se distinguent vraiment de celles proposées précédemment en ce qu'elles ont de plus unidimensionnel. Elles se rapprochent bien plus d'ancien clichés. De majestueux colosses, du genre que l'on retrouverait dans le grenier d'un millionaire ayant récemment passé l'arme à gauche. Souvenirs saisissants d'un illustre Citizen Kane.




J'ai voulu écrire cet article avant de lire les 4 pages rédigées par Jeremy Mann a l'issue de ce gargantuesque ouvrage parce c'est d'une part une conversation que je voulais garder pour moi, mais également parce que je ne voulais pas qu'elles influencent ce que je pensais de son travail jusqu'alors. Mais ces pages sont bien ici afin que tout le monde en profite, servant de conclusion a cet extraordinaire bastion.



Voila, un modeste hommage à ce livre et à un artiste qui est un cadeau pour cette terre. J'espère que cela vous a donné envie de connaitre un peu plus son travail si ce n'est pas déjà le cas, et éventuellement d'acheter une de ses oeuvres, sinon de vous procurer cet ouvrage que je vous recommande chaudement.




MANN VOLUME 1 est en vente sur le site de l'éditeur 827INK. Comme vous l'avez deviné, il vaut largement ses 95$, même si l'on inclus les 60$ supplémentaires qu'il a faut rajouter pour que ça arrive en France (le pavé pèse tout de même 4,5 kg. Dimensions : 31.5 x 32 x 4 cm). 

Pour plus d'infos, vous pouvez aller faire un tour sur le site internet de Jeremy Mann ou visiter la page qui lui est dédiée sur le site de la John Pence Gallery, y flâner et voir quelles oeuvres y sont encore disponibles à la vente.

Pour finir, sachez que l'artiste est enfin le sujet d'un documentaire commis par le talentueux réalisateur  Loic Zimmermann.
Intelligemment titré A Solitary Mann, le film a été diffusé pour la première fois le 23 juillet dernier au Roxie Theater à San Francisco. Si comme moi, vous êtes dépités de ne pas pu avoir assister à la projection, sachez que l'il sera disponible en ligne à partir de décembre prochain.
En attendant, vous pouvez profiter de la bande annonce ci-dessous. 

A journey into the world of Oakland based painter Jeremy MANN.


Wednesday, July 29, 2015

MANN VOLUME 1 - Jeremy Mann Artbook Review

For once this article is in english. I'll make a french version available later this week.
//Pour une fois, j'ose poster un article en anglais. J'en posterais une version française plus tard dans la semaine. EDIT:: Done



As an art lover and enthusiast, there are a few book opportunities you know you don’t want to miss. Ever. Moebius doing his last big retrospective at the Fondation Cartier was one of them. Same goes for a book with a compendium of Vania Zouravliov’s work or James Jean editing a new Process Recess. And it doesn’t matter how much those cost, because A/ the book will sell out so fast it’ll make your head spin and B/ If you witness it showing its head back the sunlight again, you’ll wish it won’t cost 10 times as much as when you could buy it -unfortunately, it most certainly will-.
But first and foremost, you’ll regret too often not being able to gaze into that great and chilling art that made you want to buy it in the first place,. And learn from it.

So when I heard the marvelous Jeremy Mann’s Volume One book was in the works, I didn’t even want to think about hesitating. 

I mean, there are artists that are good. Some other that are really astounding. And then, there are artists you don’t need to know anything about art to enjoy. Because their work speaks volumes to your very core. Jeremy Mann’s work is of that cloth. It has the ability to amaze. Watching the paintings, you see the work, the obvious strokes of paint. But the genius is, here, the process doesn’t take anything away from the final piece. Au contraire, it gives you that precise edge between what’s real and what’s fantasy. That precise frontier between present enjoyment and fading nostalgia. Like you just remember the details without being able to remember the full picture clearly. This is what Jeremy Mann does to you soul. 
Needless to say, when someone shows you that kind of perfection you can only dream of, you have to pay it tribute.



With a staggering 384 pages, this book embraces the first seven years of the artist’s body of work, spawning on a ten year exhibit run from a first group exhibition in 2005 (« 50/50 show » at the 1300 Gallery in Cleveland Ohio) to his latest « Solo Exhibition » this July at the Pence Gallery in San Francisco, where he is a resident artist. 
Showcasing the wonderful oil paintings or the artist in crisp and precise detail, this book is a phantasm come true. I’ve only dreamt of witnessing this art in person, living so far outside the US and all, but this book gives us the next best thing. After intros from John Pence and Justin ‘Coro’ Kaufman, The show starts.

To y knowledge at this point, Jeremy Mann’s art is mostly divided into two types of pieces. 'Cityscapes' and 'Portraits'.



Being a living soul of San Francisco and travelling all over, Jeremy Mann draws what he sees everyday, and boy do those cities and landscapes look like perfect theaters for any kind of story. Drama, Romance, Film Noir, you name it.  And what a perfect great act to set the score. In the first 150 pages, Jeremy Mann lets us roam through the gravity of those wet, foggy, mostly nocturne or dusky moods. It’s crowded without faces, agitated but from afar, saturated with cars but without that suffocation feeling streets. Because the empty spaces always give you a full breath of that fresh after-the-rain atmosphere. That morning dew without a drop in sight. That stroke of gentle heat before nightfall, where the subtle magic hour seems to last forever (and here, it will). You can FEEL that space and dive in. You’re there. You feel that pause, like you have all the time in the world. With that eye level point of view from the street or from a window, you’re offered that experience of living through the artists’ eye. And wouldn’t you just want to stay there...








Same goes with his female portraits. But that’s wrong. Portraits doesn’t feel like an appropriate term for the next 142 pages. Impressions doesn’t cut it either, by a long shot. Snaps wouldn’t be true either, even if we are offered two pages of Polaroids that give us a glimpse of the magic that went on between the models and the artist.




Again, I’m not an art critic. Or should I say, I’m not a scholar or a professional one. Maybe my definition of the word is wrong and it fits spot on with what's going on there. Me, I just know what I like and know what I feel. And, as I’m sure I’m not the only one, I feel the focus of Mann's POV. Of course because the portraits -I really have a problem with that word here because it feels like so much more- really are explicit in what they want to convey. We’ve all heard that saying stating the eyes as being windows to the soul. And I’ve personally always thought it to be the only way you can know who you have in front of you -I’ve once even been told that’s one of my characteristics, staring people straight into the eyes-.





Jeremy Mann paintings seem to emphasize that very same law. The soul of his models are where they look. Whether it be down, straight or away, you feel you have in front of you someone that is baring her very being, shy but never shameful. Proud but filled with doubt, often at the crossroad of the path taken and the one dreamt or passed. The often blue and white almost monochromatic bias underline that snapshot feel into the soul, that gone forever breath that seemed to last eternally, that moment you’ll always go back to in your mind. Of course, the models being beautiful helps. But they’re beautiful because they feel real. As if you’re meeting someone, escaping from the after-party of a metal concert taking place in a gothic house or a rock themed wedding in a Victorian home. And here she is, away from it all in that special place, pondering on what’s happening and wanting to take a pause. This is just before the magic happens, and isn't it the most beautiful part of it…






As I said before, I mainly knew Jeremy Mann’s work from his Cityscapes and his female Portraits, so I quite enjoyed the last two parts of the book. 
In 'Still Life', we seem to dive this time not into what the artist gives us, but in what he feels. Even if most of this chapter is composed of studies, a few of those paintings divulge a part of his preferences in subjects and interests. I especially find ‘Kitten’ -where we see a cat skull nailed into a brick wall- or ‘The rabbit foot series’ compelling but I’ll refrain from any type of conclusion as to what it means -or should mean- to anyone. I'll just say it speaks volume to my core and I like it.






Last but not least, ‘Compositions’ give us another side of the Cityscapes story. Being monochromatic, those pieces are really quite different from the ones in the first part of the book, in the way they seem more unidimensional. They feel like beautiful old snapshots. majestic colossus you could find in the attic of a recently deceased millionaire, vibrant memories of a Citizen Kane.



I wanted to do that review before reading the 4 pages of Jeremy Mann’s statement at the end of that MASSIVE book because that’s a conversation that I want to keep to myself, and I didn’t want it to influence what his work meant to me and the reasons I bought this art piece. But that statement is there for everybody to enjoy, putting that wondrous masterpiece to a close.



There it is, a little modest review and tribute to a majestic book and to an artist that’s a gift to this earth. I hope you enjoyed it and will give a thought in buying this masterpiece before it’s gone, if not want to buy one of the original pieces of art them selves. 




MANN VOLUME 1 is on sale on the 827INK website. As you’ve guessed, it’s well worth the 95$ it costs, even if you add shipping (weights 9 Lbs/ 4,5 Kgs, cost me 60$ more to have it shipped to France and i don’t regret one cent of it. Dimensions are 12,2 x 12,6 x 1,6 inches / 31.5 x 32 x 4 cm). 

For more, you can have a look at Jeremy Mann’s Website or go to his page on the John Pence Gallery Website, browse art and see what pieces are still available for sale.

On a final note, please be aware that Jeremy Mann is the subject of a 40 minutes documentary by the talented filmmaker Loic Zimmermann.
The film is called A Solitary Mann and was premiered last week on July 23rd at the Roxie Theater in San Francisco.

If like me you're sad you couldn't make it, take solace in the fact that an online released is scheduled for this December.
In the meanwhile, you can feast your eyes the trailer down below.



A journey into the world of Oakland based painter Jeremy MANN.


Friday, March 6, 2015

The Mind in the BoX

Tous les créateurs ont en eux une oeuvre fondatrice. Pas fondatrice dans le sens ou elle les a aidé
 à fonder ce qu'ils sont. Plutôt dans le sens ou elle a été créée par eux à un moment où ils étaient en train de se construire. une oeuvre dans laquelle ils ont placé toutes leurs thématiques à une époque où ils n’étaient encore qu’en proie à eux-mêmes.
Certains débutent leur carrière avec, ce qui a souvent pour effet de nous offrir des œuvres aussi belles qu'elles sont maladroites, mal taillées, et dans lesquelles l'énergie qu'elles convoquent le dispute au déséquilibre qu'elles affichent.


D'autres ont la chance de pouvoir se présenter au public avec d'autres projets. Au lieu d'adapter sur le long la bonne idée à l'origine court métrage qui les a menés là, ils taisent leurs envies. Peut-être parce qu'ils ont déjà grandi et les ont dépassées, parfois parce qu'ils n'ont pas la maîtrise, le budget ou le contrôle pour s'y atteler.
Mais les bonnes idées, pures, brutes, ces idées fondatrices de l'œuvre d'une vie sont parfois si fortes que les créateurs y reviennent. Pour James Cameron ça a donné Avatar. Une brulot dont la pure simplicité s’explique par la date de sa genèse (James planche dessus depuis tout petit), mais qui a pu bénéficier d'années de gestation, de lutte, d'expérience et d'amour du conceptuel.


Avec son premier court Tetra Vaal, Blomkamp nous montrait qu'il en avait dans le bide, mais a préféré ne pas être un de ces sempiternels messieurs qui adaptent et étirent leur court en long. Il a par la même évité de se voir cantonné à cette seule idée et à ces seuls designs. Il a eu l’audace, l’intelligence et l’opportunité de pervertir son Burg en ce chef d’oeuvre qu’est devenu District 9. Plus varié et plus massivement pamphlétaire que cette idée de départ, District 9 a œuvré dans le bon sens pour son auteur. Mais il a également oublié d’exorciser des images que Blomkamp avait sans doute déjà en tête quand, du haut de ses 14 ans, il rencontra le déjà producteur, réalisateur et futur acteur star Sharlto Kopley, avant le succès mutuel que l’on connait.


Ces images, nous les retrouvons ici dans Chappie, film du coup beaucoup plus intimiste que District ou son second métrage Elysium. On voit ici le robot policier éponyme s’élever au sein de la masse de ses semblables quand son créateur le dote d’une intelligence artificielle, logique évolution du concept.
Ici, Blomkamp exorcise ses envies d’artiste en gestation en s’offrant la parfaite séquence d’extension à son court métrage -un rush bien bourrin-, avant de sortir de ses tripes la ré-appropriation de ses références. On s’excusera ainsi de voir ici et là un nombre incalculable d’hommages à -pour ne citer que celles-là- Half Life 2, Appleseed et Robocop, avec son Ed 209 et ses plans de protagonistes volant à travers les baies vitrées ( « I work for Dick Joooones » est dans toutes les mémoires).


Sans avoir la portée des œuvres sus-citées (les siennes et les autres), sans doute parce qu’il se donne un léger goût d’inachevé par rapport à ce qui précède, Chappie est un film d’enfants pour adultes, jouant le contraste entre la fable pour moins de 12 ans et la saignée d’adrénaline, le fun rigolard et l’envie de crier, la naïveté galopante et la littérale prise de conscience. Ce conte de fée, plus profond qu’il s’en donne bien l’air, sonne finalement comme une respiration dans la (courte mais lourde) filmo de son auteur. Comme un passage à l’âge adulte d’un ado qui s’autorisait encore à se focaliser plus sur ses concepts que sur ses thématiques.
Libéré de tout ça, l’homme a désormais l’esprit libre de se consacrer totalement à un Alien 5 qu’on s’autorise à espérer magistral. Note : 3,5/5

NB : A noter la présence dans ce film d'un casting quinze étoiles : Tandis que Sharlto Kopley rempile et incarne de façon invisible le sympathique robot -devenant pour Blomkamp ce qu'Andy Serkis est à Peter Jackson-, Sigourney Weaver (que le réalisateur retrouvera sur Alien 5), Hugh Jackman et Dev Patel trônent en haut de l'affiche, accompagnés par Ninja et Yo-landi Visser, les deux interprètes du groupe Sud Africain Die Antwoord. Un groupe dont l'énergie et les excès font autant d'étincelles à l'écran qu'ils ont -d'après les membres de l'équipe- pourri le tournage pour un peu tout le monde.
Live up to the gangsta hype.

Pour donner une idée du bordel à ceux qui ne connaissent pas... (attention, NSFW).


Monday, January 23, 2012

I saw Lisbeth this week-end...

...And it was fantastic.

Je croyais arriver en retard à la séance, mais je suis finalement tombé dans le siège pile au moment où le logo Columbia laissait la place aux premières maîtrises de cadre de David Fincher.


Pour faire vite parce qu'on connait déjà l'histoire : Mikael Blomkvist, éditeur en chef et journaliste du magazine suédois de premier ordre 'Millenium' vient de s'en manger une méchante : quand on a le malheur d'accuser un ponte de malversations sans mettre la main sur de solides preuves, la justice et les concurrents font bonne chair de vous. Résultat : un pause forcée qui tombe pile pour qu'un richissime industriel à la retraite loue ses services, histoire de résoudre une disparition de 40 ans. Afin de mener son enquête à bien, Mikael fera appel à une jeune enquêtrice underground, la belle tattooed du titre, celle-ci l'ayant préalablement disséqué sur le papier pour l'industriel.


Renommée internationale des best-sellers de Stieg Larsson. Renommée d'une première adaptation ayant révélé au monde son incroyable et charismatique actrice principale Noomi Rapace...Forcément, quand on va voir un film de ce calibre, on met immédiatement de côté les idées qui font débat pour du vent et fâchent les fanboys & girlz.
Le pourquoi de cette nouvelle adaptation par Fincher tombe d'ailleurs sous le sens pour qui a un peu suivi le parcours du réal de Se7en et Fight Club. Persos libres et badass luttant contre la bête infâme et l'obscurantisme -le nazisme, la misogynie, la violence-, ce en utilisant tous les moyens disponibles (là où Tyler Durden menaçait d'une arme -vide- les branleurs, Lisbeth et Mikael hackent leur way vers la vérité et collent des tartes). Le tout dans une atmosphère cuir-techno-métal bien suintante. Pour le coup, je n'ai pas été surpris de lire (vrai ou faux ?) que le réalisateur avait déjà envie de se pencher sur ce morceau avant que l'adaptation suédoise ne soit mise en branle. D'ailleurs, ouste l'idée de trouver un film avec une résolution différente de celui qu'on a déjà vu, du moins pour l'intrigue principale.


Mais à une époque où beaucoup de films se ressemblent, est-ce vraiment là le plus important ? Je dis non.
Car tout respire le frais dans cette nouvelle version.
Passons sur -Fincher oblige- l'inévitable beauté des plans, l'agencement des décors à la production magnifique, une suède froide et immaculée, la photo magnifique du fidèle Jeff Cronenweth (Fight Club, The Social Network) et passons sur le look définitivement Cupertino de l'univers informatique. Slick, neat, classieux et efficace. Au delà ce cette plastique confortable, propre et luxueuse (je n'en attendais pas moins), j'ai découvert un traitement autre, dont deux points m'ont particulièrement marqués. Assez en tous cas pour placer le métrage dans le top 3 de mes films préférés du réal (et vu que lui-même est dans mon top 5 ever, c'est dire).


Premièrement, on va droit au but : le rendu de l'intrigue est ici beaucoup plus mathématique, plus sec, du coup plus efficace et accessoirement plus simple à comprendre. Dans le long-métrage de Niels Arden Oplev, Lisbeth continuait de façon active à suivre ce qui arrivait à Mikael Blomkvist après avoir fait son portrait pour l'industriel suédois. Elle suivait ses recherches, restait connectée sur sa boite mail et son desktop, allant jusqu'à lui donner des indices et faire des recherches en parallèle sur les éléments que découvre le journaliste. Dans cette première version, l'entente entre les deux larrons est d'ailleurs quasi-fraternelle. Elle tombe sous le sens. Ils se retrouveront au fil de l'intrigue, on attend que ça, comme si un lien psychique les liait depuis le départ. Ils s'entendent tout de suite comme larrons en foire, collaborent immédiatement. Leurs échanges sont parfois légers, presque drôles (« hop, j'arrive dans ton salon, je bois ton café, ah non merde il est dégueux »). Pas besoin de discuter le bout de gras, pas besoin de tergiverser, tout est entendu d'avance.


Dans le Fincher, c'est presque le contraire. Si l'on met de côté la première rencontre virtuelle à sens unique entre Lisbeth et Mikael (elle sait tout de lui, il ne sait pas qu'elle existe), les deux protagonistes vont chacun suivre leur chemin. Le gros avantage de cette narrative est qu'elle nous permet de voir Lisbeth dans son environnement naturel de façon plus franche. Elle n'est pas un personnage qui réagit ou vit par rapport à l'intrigue, mais par rapport à son environnement. Elle existe, tout simplement, et il faudra attendre que Blomkvist débarque chez elle et la trouve nue -au propre comme au figuré- pour que le déclic s'opère quand il lui annoncera être "à la recherche d'un tueur de femmes".
A ce titre, je trouve que Fincher a fait le bon choix en donnant le rôle à Ronney Mara. A l'inverse de la dure, virile, vindicative, fabuleuse version de Noomi Rapace, et si toutes les deux sont victimes de leur retrait face à la société, la nouvelle Lisbeth est sensible, peu sûre d'elle, presque timide, et tout aussi réelle. Elle assume sa différence, ses traumas, mais n'a pas refermé les blessures du passé. Elle est forte, mais porte encore ses blessures à fleur de peau. On l'observe catastrophée quand elle découvre son tuteur terrassé par une attaque (les versions suédoises -longue ou courte- se fendaient d'une ellipse). On la voit déstabilisée, hésitante et meurtrie quand le remplaçant de celui-ci la malmène. Puis revancharde bipolaire là où Noomi était juste vengeresse. Timide à nouveau quand elle se fait draguer en boite. Passant enfin une étape, surmontant tout cela quand elle saute (sur) Blomkvist, assumant un instant sa nouvelle force. Mais toujours enfant quand, à la fin, elle demande au journaliste fraîchement sauvé la permission de finir le travail. Bref, une véritable construction de personnage en bonne et due forme, subtile, en contradictions et donc en humanité, qui donne d'autant plus de force à une ultime séquence bouleversante, brutalement expédiée dans la version suédoise.


N'oublions pas le traitement réservé au journaliste, incarné ici par un Daniel Craig très loin de James Bond. Moins accessoire et simple icône fonction lui aussi, il nous dévoile un Blomkvist à la vie de famille plus présente et complexe : sa jeune ado et catho de fille le rend plus impliqué dans l'enquête, sa situation est plus subtile, on découvre ses vues libérales sur la religion... Il est aussi plus entier, plus sérieux, moins dans la répartie et la gaudriole, poussant un peu plus l'œuvre dans le neo-noir cher à Fincher.


Les érudits le savent, ce premier opus n'est que l'introduction de la véritable histoire contée dans la trilogie Millénium. Ici on découvre les personnages, leur relation, et une brève fenêtre sur la passé de Lisbeth qui deviendra par la suite le véritable noyau de la saga. Par chance, le succès de cette nouvelle adaptation, s'il n'est pourtant pas mirifique, est au moins porté par les adorateurs du roman. Il aura donc suffit pour que la production des suites soit déjà confirmée, avec un tournage dos à dos des deux prochains épisodes. Reste à espérer que Fincher reste aux commandes pour entrer comme il se doit dans le vif du sujet de celle que certains considèrent déjà comme un Tyler Durden au féminin.
Je n'irai sans doute pas jusque là (Lisbeth est un véritable personnage là où Tyler est une contestation), mais je remercie déjà l'œil avisé du monsieur pour avoir donné à la miss un tatouage digne de ce nom, le suédois était immonde -c'est après tout le titre du film aux US-.
L’envoûtante musique de Trent Reznor + Atticus Ross permet de sceller le morceau, à l'image d'un générique iconique, imparfait (on avait pu le voir dans Tron Legacy du filleul Kosinski, les visages en CG, c'est pas encore ça) mais bien perturbant dans ses idées.


Au final, j'ai découvert un tout autre film, prouvant une nouvelle fois que ce n'est pas parce que le scénar originel est le même que l'on accouchera d'un film identique. Kudos au passage au scénariste Steven Zaillan, qui s'il n'a pas toujours bossé sur des merveilles (Hannibal, Gangs of New York, le premier Mission : Impossible dont je ne retiens que les 20 brillantes premières minutes), a au moins signé les scripts du Stratège avec Aaron Sorkin et surtout de La liste de Schindler (excusez du peu). Oui, un oeil de réalisateur et un parti pris scénaristique autre, ça compte.

Il faudra juste qu'un de ces quatre, je me décide enfin à lire ces satanés bouquins !